23 MECS COMME ÇA

23 MECS COMME ÇA

Joëlle Guillais & Laurence Verdier

Romain règne sur sa famille tel un chef d’état-major, mais le whisky règne sur lui.

Paul ne s’assoit jamais dans l’herbe, de peur de se salir.

Félicien pourrait remplir un bus avec ses conquêtes, mais son libertinage cache une blessure.

Simon invite Léa à quitter l’appartement sans tarder, car Juliette arrive dans une heure...

 

Dans ce recueil de 23 micro fictions, les écrivaines Joëlle GUILLAIS & Laurence VERDIER croisent leurs regards sur les relations de couple aujourd'hui. Tous les âges et toutes les strates de la société y passent… Impossible de ne pas s’identifier à l’un ou l’autre épisode : si ça vous rappelle du vécu, c’est normal !

Ces 23 tragi-comédies dressent, sur un ton drôle-amer, poétique et décomplexé, le portrait d’hommes actuels, princes pas toujours charmants, vus par celles qui les ont désirés, subis, aimés parfois jusqu’au drame… tout aussi coupables qu’eux de ces désastres amoureux.

Après les coups bas, les joies fugitives, les « je t’aime moi non plus », les corps en souffrance et les cœurs impossibles à rassasier, restent la fierté, l’ironie, la solitude parfois... et le rire, souvent. Reste aussi le désir, encore et toujours, de succomber à nouveau à des mecs comme ça…

EXTRAIT

Blabla. Moi par ci, moi par là. Je fais ci et je fais ça. Louise l’écoute. Toutes ces paroles centripètes ne la dérangent pas. Elle n’aime ni les silences ni les gouffres trop blancs d’un premier rendez-vous. Les plats se succèdent mais M. Blabla n’interrompt pas pour autant son marathon de mots et poursuit son monologue. Il arrive même à glisser, entre deux phrases, une bouchée de purée Saint-Germain. Blabla… Blabla.

Blabla est chorégraphe, il a une compagnie de danse à Marseille, Blabla est parisien, cent pour cent, il est aussi architecte ou quelque chose comme ça, il a habité presque tous les arrondissements de la capitale et son cabinet d’architecture est à Issy-les-Moulineaux, c’est pour ça qu’il a un scooter et que blabla.

Quand Louise termine sa dernière frite, Blabla donne des cours à la Sorbonne. Enfin, il peut dire tout ce qu’il veut, Louise n’est plus là, elle a jeté sa boussole et escalade les mots, se faufile sous les verbes, coupe à travers les adjectifs de lieu et de temps. Surtout, elle prend soin de faire une partie de saute-mouton au-dessus des « Moi » et des « Je » de M.Blabla. Louise parfois s’étonne de ne rencontrer que des hommes blabla. Qui a dit que les femmes étaient des pipelettes ? N’importe quoi ! Les hommes sont bien pires. Plus la conversation progresse, plus Louise se perd dans cette épaisse forêt mots.

Soudain, un rire aigu crisse dans l’ambiance chaleureuse du restaurant. Mince ! C’est son rire à lui, il a du dire une chose amusante, heureusement Louise a prudemment activé son pilote automatique et a rigolé aussi. Mon Dieu ce rire ! Cela ne va pas du tout avec sa tête et tout le blabla qu’il débite. Ce rire, merde ! pense Louise, je ne pourrai jamais coucher avec lui maintenant que je viens d’entendre cet horrible son grinçant en tête, ça doit être terrible quand il jouit. Dommage.

 

Louise se verse du vin, redresse ses cheveux, son pull glisse sur son épaule. Blabla se trouble un peu et fait silence quelques instants. Au Canada, tu es parti au Canada ? interroge Louise qui n’a pas du tout envie de parler. Elle préfère diluer tout ce blabla dans la robe pourpre d’un délicieux Côte du Rhône. C’est si facile de déclencher le moulin à blabla, il suffit de reprendre la dernière phrase, parfois juste le dernier mot comme : « le Canada ! »  et Blabla repart pour une nouvelle histoire. Incroyable tout ce qu’il fait ce mec ! Artiste, chorégraphe, des trucs avec de la vidéo aussi, architecte, ingénieur. Mais ça, ce n’est plus très sûr, c’était il y a deux heures, au début du repas. Maintenant, il est au Canada et Blabla construit des maisons ? Ah non, carrément une ville, un plan urbain, Montréal, le froid, les gens sont sympas et blabla.

Allez, encore un petit verre de vin. Louise enlève discrètement les pieds de ses escarpins, se cale dans la banquette, ses pommettes rougissent — sacré Côte du Rhône — et elle pose ses orteils sur les chaussures de M. Blabla. Après tout, avec cet énième petit verre, et s’il ne rit pas comme tout à l’heure, elle pourrait bien céder à cette parade lexicale. Et toi ? Tu fais des bijoux ? M. Blabla, les mocassins sous de jolis pieds nus, s’intéresse soudain à Louise. Oui, je suis créatrice et j’expose dans une semaine. Pas le temps d’en dire plus, Blabla reprend aussitôt : moi aussi, j’ai une expo à Londres dans quelques semaines et blabla.

M. Blabla explose le quota de mots. Louise est légèrement pompette. Elle fatigue de plus en plus dans cet immense labyrinthe linguistique. Si je n’active pas l’itinéraire de sortie, songe-t-elle, on va faire la plonge avec les cuisiniers. Louise lève alors le bras pour demander l’addition et mettre fin à ce gargantuesque gratin de patati patata.

Dehors, Blabla s’agite toujours seul, avec sa pelle et ses seaux de mots, cette fois-ci en Corse, à Calvi pour les vacances. Le GPS de Louise affiche ERROR en rouge et grésille un faible : « Vous avez pris trop de directions ». Louise reprend alors les commandes, elle embrasse M. Blabla. On va chez toi? demande-t-elle. Tiens, ça lui coupe le sifflet à M. Blabla qui bredouille : heu... oui. Mais dans le taxi, M. Blabla se reprend en mots et en confiance. Louise sourit, c’est ça mon beau, parle, parle, surtout ne t’arrête pas. Dans la cage d’escalier, blabla continue ses pâtés de mots, pareil dans la chambre à coucher. Parle-t-il en faisant l’amour ? Louise déboutonne sa chemise, blabla, enlève son pantalon, blabla, lui caresse la nuque, blabla. Visiblement oui. Alors, elle attrape (...)