A mains nues (extrait)

Chapitre 1 : L’effleurement

Chaque fois, Sybille essayait de comprendre.

Allongée sur le carrelage de la salle de bain, elle regardait la vapeur d’eau s’élever jusqu’au plafond, légère et brumeuse. Elle sentait se dresser les poils de ses bras, un à un.

Son corps brûlant se crispa, une serviette négligemment posée sur son bassin. Ses mèches gouttaient encore autour de sa tête, dessinant une auréole d’eau autour de sa chevelure. Elle écoutait avec attention le bruit de sa respiration, régulier et calme. Sa peau séchait déjà, prise au piège entre la froideur du carrelage et la chaleur ambiante. Pas une inquiétude. Pas un seul soupçon de crainte. Juste le bruit apaisant de son souffle fuyant ses lèvres.

Ses pensées s’attardaient de plus en plus sur cette honte qui la rongeait. Pourquoi ? Du bout des doigts, elle palpa les vagues épaisses de ses mèches noires et frisées. 

Ses lèvres se murent à nouveau, dessinant un autre « Pourquoi ? » Ses mains détaillèrent ensuite le relief de son visage, en suivant la ligne du nez, s’échouant sur des lèvres lippues. Pourquoi ? Elle se redressa, puis ramena ses genoux contre elle. Un frisson la parcourut, mais Sibylle, crispée, écoutait l’écho de son souffle.

Pourquoi ? Pourquoi avait-elle peur qu’on la touche ?

Le vendredi, Sibylle dévalait les escaliers de son immeuble. Elle portait toujours un lourd gilet de laine, sa main tenant un chapeau melon sur ses six grosses nattes, de peur qu’il ne tombe dans la course. De vieilles bottines scandinaves en cuir tambourinaient sur les marches du vieil escalier, puis débouchaient enfin sur la petite ruelle.

Adossés au mur d’en face, ses amis Saad et Kaisa l’attendaient. Ils l’embrassèrent d’un regard bienveillant, seule accolade permise. La jeune femme répondit d’un signe de tête et ajusta son chapeau de l’index.

- Enfin prête ? la taquina Saad.

- Désolée, s’excusa la jeune femme en retrouvant le sourire. Je me suis réveillée en retard...

- C’est pas grave, la rassura Kaisa. Connaissant mon ami, il a certainement oublié que je venais le chercher.

- Vous pouvez m’expliquer encore qui on va chercher, au juste ? soupira Saad.

-  C’est un vieil ami ! Il est venu de Berlin pour donner des cours à l’école des arts. Avec de bonnes références, évidemment. Il ne connaît pas vraiment Stockholm, alors je lui ai dit que nous serions ravis de lui faire visiter la ville.

Le ventre de Sibylle se noua mais elle se garda de tout commentaire. Elle regarda avec envie son amie si enthousiaste à l’idée de présenter le professeur allemand. Kaisa avait cette bonhomie qui lui était si particulière : le visage rond couvert de taches de rousseur, elle inspirait autour d’elle une sympathie naturelle, charmant avec aisance les personnes qu’elle rencontrait. Ses grands yeux et son nez mutin lui donnaient un air enfantin, qu’elle écornait minutieusement en teintant ses lèvres d’un rouge bordeaux profond, qu’il pleuve ou qu’il neige. Fille d’un riche architecte et d’une mère designer, tous deux Finlandais, elle baignait dans un environnement artistique depuis son plus jeune âge. Toutefois, la réussite de ses parents l’avait toujours contrainte à une exigence sans pareille dans la réalisation de ses projets. Elle ne connaissait Sibylle et Saad que depuis un an, mais leurs personnalités hors du commun l’inspiraient et l’attiraient. Malgré leur bonne entente, l’arrivée récente de Kaisa au sein du duo ne la familiarisait pas encore avec la phobie de Sibylle. Bienveillante mais maladroite, Kaisa tentait de rassurer cette dernière :

- Oh ! J’espère que ça ne pose aucun problème ? Étant donné ton... enfin, tu sais quoi. Mais t’inquiètes pas, je n’ai rien dit à mon ami !

- Ça va, ça va, répondit Sibylle, avec un sourire conciliant.

 

Saad fut le premier à remarquer la mine inquiète de la jeune femme. Depuis l’adolescence, il était son plus proche ami, il respectait les limites de leur amitié. Se distinguant par de longues locks brunes et des yeux gris, Saad se complaisait dans l’originalité de son style et de son métissage. Derrière les lignes discrètes de son visage fin, le jeune homme s’était toujours fait remarquer par un tempérament impulsif et une désinvolture manifeste. Sa mère, originaire du Koweït, était morte en couches, après quoi il avait vécu avec son père américain, homme d’affaires influent dans le monde de la finance, et son frère aîné. Sa rencontre avec Sibylle l’avait adouci et bien que sa froideur fût connue de son entourage, la jeune femme faisait l’objet d’une surprotection toute particulière. Sibylle s’était accommodée de leur relation. En sa présence, elle ne ressentait plus la peur qui la tenaillait au quotidien. Il était le rempart humain qui la préservait des autres, une sorte de cocon l’empêchant de se sentir vulnérable et seule. Malgré des années d’amitié pudique, Saad aurait parfois voulu poser une main conciliante sur son épaule, mais combien de fois avait-il réprimé des gestes aussi simples ?

Sibylle vit qu’il était tendu, et le rassura d’un faible sourire. Son regard se perdit alors dans les bâtiments des rues : elle devinait l’éclat des murs, teintés de jaune, d’orange et de beige ; toitures rouges et pavés bruns. Stockholm berçait les étroites ruelles d’une lumière douce et familière.

L’estomac soudainement tenaillé par la peur, la fine silhouette de Sibylle se fondit dans la foule et disparut.

- H... A... P...

C’était un rituel.

Longeant les murs, le cœur battant à tout rompre, Sibylle répétait ce mot dans un murmure, le temps qu’elle et ses amis atteignent les grands escaliers blancs de l’école des Arts. Kaisa vantait toujours les qualités de son ami allemand mais Sibylle ne l’entendait plus.

- T... O.. P..

Ne pas être touchée. Ni même effleurée. Ne pas être touchée. Ni même effleurée. Cette peur latente lui broyait le ventre. La jeune femme leva les yeux vers l’entrée du bâtiment. Son visage se liquéfia : une foule d’étudiants sortait pour la pause de midi, les bras ballants, se bousculant sans état d’âme, leurs sacs de sport encombrants sur le dos. Un sentiment d’angoisse la saisit à la gorge. Prise d’un haut-le-cœur, elle s’efforça de continuer sans un mot, haletante.

- Respire et mets-toi derrière moi, lui murmura Saad.

Elle obéit et suivit l’ombre imposante de son ami. L’œil alerte, elle remarqua la proximité de ces visages anonymes comme une menace imminente pour elle-même.

Le groupe d’amis passa enfin les grandes portes de l’école. Elle retint son souffle jusqu’à ce qu’ils parviennent à la salle de danse où l’ami de Kaisa s’exerçait…

- P ? Non, H. H, bredouilla-t-elle, la gorge nouée.

- Sy, ça va ? murmura Saad.

- Ah, il est là !

Sibylle leva les yeux, essoufflée. Une fine pellicule de sueur couvrait son visage. Devant elle, Kaisa se jeta dans les bras de l’inconnu. Saad et elle distinguèrent à peine une tête brune au milieu de leurs retrouvailles. Après cette effusion de joie, la femme rousse se tourna vers eux et les présenta :

- Matza, voici mes amis : Saad…

Les deux hommes se saluèrent froidement.

- Et Sib...

Kaisa ne put finir sa phrase, interrompue par un hurlement strident. Saad, elle et le danseur se tournèrent brusquement. Crispée, repliée sur elle-même, Sibylle était à genoux, le corps tremblant, la voix brisée. Derrière elle, un élève s’était figé, stupéfait par la réaction de la jeune femme. Son chapeau melon échoué sur le parquet, Sibylle se mordait à sang la lèvre inférieure pour étouffer un cri. Succédant à la terreur, la honte s’empara de la jeune femme, le visage maculé de larmes. Elle sortit peu à peu d’un état de panique et, reprenant ses esprits, croisa le regard tétanisé de ceux qui l’accompagnaient. Elle s’attarda sur le regard de Saad, évita celui de l’ami de Kaisa, dos à l’agresseur. La tension de ses membres crispés se relâcha, et elle fondit en larmes.

Penaud, l’élève balbutia :

- P... Pardon, je voulais juste lui donner ses clés tombées de sa po...

- La ferme ! s’écria Saad en se précipitant vers son amie.

- Ne me touche pas ! s’écria Sibylle, toujours prostrée. S’il te plait, ne me touche pas.

- Je ne te toucherai pas, Sy, tu le sais.

 

Saad s’accroupit devant elle et ramassa son chapeau melon. Sibylle se redressa, épuisée et vidée d’elle-même. Elle le regarda dans les yeux et trouva la force de se lever. Elle remonta le gilet sur ses épaules, la gorge serrée, les joues mouillées. Kaisa demeurait confuse auprès de Mathias. Sibylle sentit leurs regards la suivre jusqu’à la porte, comme une traînée de poussière, mais elle préféra suivre l’ombre de Saad, sans un regard pour eux.

- C’est pour ça que t’es arrivée en retard ce matin, pas vrai ?

Honteuse, la femme noire ne répondit pas. Pour eux, pour ces paires d’yeux anonymes, elle était folle, une malade mentale qu’il fallait enfermer. Elle n’était pas saine d’esprit, ne valait pas plus qu’une hystérique savamment étudiée par Jung et Freud, ou qu’une bête de foire exposée au public. Après chaque crise, une fois occulté tout ce qui se passait autour d’elle, prisonnière d’un corps qu’elle ne contrôlait plus, dans un état de terreur tel qu’elle en gardait des courbatures, elle devait faire face aux regards du monde extérieur.

- J’aurais dû rester là, sur le sol de ma salle de bain, comme ce matin... Bon sang, Saad, tu as vu comment elle m’a regardée ? soupira-t-elle.

- Kaisa ne t’a jamais vue en état de crise, c’est normal qu’elle ait été choquée.

- Dans ses yeux, on aurait dit que j’étais un monstre immonde... répondit Sybille.

- Réfléchis, renchérit Saad, au moins le danseur se souviendra de toi.

(...)

Laura Nsafou, A mains Nues, Editions Synapse, 2017. Tous droits réservés.